vendredi 31 juillet 2009

LE PLUVIER DORÉ















On m’avait dit ... Je ne sais plus qui m’avait dit cela ... On m’avait dit que le pluvier doré passait au printemps. Oh ! Il ne restait pas longtemps, juste le temps de choisir un coin tranquille sur une bosse inculte, souvent derrière une touffe de joncs. Vous savez ces grandes bouillées de joncs bleuâtres à têtes brunes ... Quand il avait trouvé ce qu’il cherchait, il s’installait et la femelle pondait un œuf, un seul œuf, mais un œuf d’or ! - Un couple de pluviers dorés ne pouvait pondre autre chose qu’un œuf d’or, n’est-ce pas ? - Pour qu’il en sorte ... Un petit pluvier doré !

Ah ! Il m’en souvient maintenant, c’était le Père Pataud qui m’avait raconté cela, le Père Pataud qui était forgeron au village de L’île, entre Saint-Georges et La Brée. Sa forge était située près de l’emplacement de l’ancienne chapelle de NOTRE-DAME, il avait, devant la porte, un énorme figuier. Le Père Pataud, c’était quelqu’un ! Il me faisait un peu peur. Je le croyais un peu sorcier. Il tirait la chaînette de son soufflet et les braises rougeoyaient, les étincelles sautaient. Avec une longue pince, il sortait du feu un morceau de métal tout blanc, le posait sur l’enclume et, frappant à lourds coups de marteau, en faisait un espiot’ ou le soc d’une charrue.


Quand il parlait, sans pour cela ralentir le rythme de ses coups, sa moustache remuait, sa moustache jaunie par le tabac. Ses avant-bras étaient herculéens.

- “ Je t’assure, si tu cherches bien, tu finiras par le trouver, le nid du pluvier doré. Et tu trouveras un œuf d’or.”

La nuit, je ne parvenais pas à m’endormir. La lune glissait un rayon par la fente des volets de ma fenêtre et, doucement, une tache de lumière blafarde marchait sur le couvre-lit. J’entendais le vent. Il soufflait doucement et je croyais ... Oui je croyais entendre les pépiements des pluviers dans les marais tout proches. Je ne savais pas si les sifflements étaient ceux du pluvier doré ou bien, seulement ceux du pluvier argenté. Le pluvier argenté, fi donc ... l’argent, c’est bon pour les fourchettes et les cuillers que l’on met sur la table le dimanche !

Vint un moment, c’était au printemps ... vint un moment où il n’y eût plus de clair de lune. C’est ce qu’on appelle, chez nous, la lune noire. Les pépiements étaient de plus en plus nombreux, tout près.

-”Tiens, me dit le père Pataud, la nuit dernière, je suis allé relever mes bourgnes à anguilles et j’ai vu, oui j’ai vu un pluvier doré. Il est parti dans mes pieds,derrière une touffe de tamarins.”



C’en fut trop pour moi ! La nuit suivante, je me levai, j’entrouvris les volets, j’écoutai longuement, extasié : Les pépiements des pluviers, on les entendait, nombreux, provenant de toutes les directions, vous savez, des sifflements sur deux notes, l’une longue, l’autre brève. On ne peut pas s’y tromper : le sifflement du pluvier se distingue aisément de celui du courlis cendré.

Dans la maison, rien ne bougeait. Les parents dormaient. Je pris juste le temps de me vêtir et ... Je passai par la fenêtre. J’avais chaussé des espadrilles pour être plus silencieux. Le chien gémit. Ce fut bref et je m’immobilisai un instant. Lorsque, tout aussitôt après, j’ouvris le portail, il ne grinça pas. C’était une chance. Et me voilà parti. Dans les marais, bien sûr ! ...

mardi 28 juillet 2009

LES FILLES DE LA SAGESSE

J’ai toujours pensé que le nom porté par cette congrégation de religieuses avait peut-être quelque chose de prétentieux : Fi donc ... Les Filles de la Sagesse ! Mais foin des arrières pensées quelque peu grivoises. Les sœurs sont sages, je m’en porte témoin.

La congrégation a son siège en Vendée, dans la ville de Saint-Laurent-sur-Sèvre, la ville où sont installés également les Frères de Saint Gabriel. Elle a essaimé dans le monde entier. Pour ce qui nous intéresse, elle est installée dans l’île d’Oléron depuis le dix-huitième siècle. Visites et soins aux malades, enseignement, les soeurs ont tout fait, avec cependant, évidemment, une période d’interruption de leur service pendant la Grande Révolution, puisque les ordres religieux avaient été dissous. Chassées de leurs couvents, elles sont revenues dès qu’elles l’ont pu. En Oléron, elles résidaient à Saint-Denis, à Saint-Georges, à Saint-Pierre, à Saint Trojan et au Château, je crois bien qu’elles avaient également un couvent à Dolus.

Actuellement il n’y a plus de Sœurs qu’à Saint-Georges, au Château et à Saint-Trojan. Il faut ajouter qu’elles ne sont plus nombreuses, à peine deux ou trois dans la plupart des cas et très âgées. Notre siècle voit peu de vocations et les Sœurs de la Sagesse ont dû, même, abandonner leurs charges en ce qui concerne la direction de la Maison de Retraite qu’elles géraient au Château depuis si longtemps. Une association régie par la loi de 1901 a pris leur suite en 2008.; Que voulez-vous, la Sagesse n’est plus à la mode sans doute !

Les quelques Sœurs qui demeurent disposent de moyens de déplacement : elles sont souvent appelées à se réunir dans une paroisse ou dans une autre, à oeuvrer pour l’aide aux deux prêtres qui demeurent dans l’île et qui sont bien obligés de courir d’une église à l’autre pour célébrer les offices. Elles courent autant que lui. Mais ne plaignons pas trop les Sœurs, elles savent prendre le temps de préparer le thé et de manger des petits gâteaux ...


L’histoire que je vais vous raconter date de l’après guerre, ( La deuxième guerre mondiale, bien entendu !). Elle ferait une bonne séquence pour un beau film, je crois. Je vois très bien Fernandel dans ce film, ou bien Bourvil ...

Après la guerre, juste après la guerre, les automobiles appartenant à des particuliers étaient rares, l’essence était plus rare encore ... Encore fallait-il, pour en avoir, disposer de “bons d’essence”. Comment se déplacer pour visiter les malades ? Le pays est plat, certes, très plat, puisque le point culminant d’Oléron, situé à Domino disent certain, à Saint-Trojan pour d’autres, s’élève à six ou sept mètres tout au plus ... Alors, le vélo ? - Les vélos étaient rares en ce temps-là, et les pneumatiques étaient encore plus rares encore, et puis, en ce temps-là, les Sœurs portaient encore un uniforme comprenant je ne sais combien de robes les unes par dessus les autres ... et des robes amples, je vous assure. C’était au temps où les Curés portaient encore la soutane. Elles portaient encore, également, la cornette, blanche et amidonnée, les ailes battant au vent comme celles des oiseaux ... Allez donc vous promener à vélo dans ces conditions ! Le vent, justement, parlons-en, du vent : Si le pays est plat, il est tellement balayé par le vent qu’on a l’impression de rouler “vent debout”, à l’aller aussi bien qu’au retour. Vous voyez le vent s’engouffrer dans les plis des robes, dans les volants des cornettes ? Et puis, rien que pour les religieuses de Saint-Georges, il y a bien des distances de sept ou huit kilomètres à parcourir quand vous allez à Boyardville, et autant pour le retour .... Ah! sacré vent ! ... Mais ne jurons pas : le Bon Dieu nous entend.

Qui avait eu l’idée ? ... Qui l’avait réalisée ? - On vit bientôt les Filles de la Sagesse se déplacer ... en auto à pédales ! Vous savez, les autos à pédales que l’on offrait à Noël aux enfants qui avaient été sages ; Celles-ci étaient en fer-blanc, peintes en rouge pour la plupart et, pour la plupart, elles n’avaient qu’un seul siège. L’auto à pédales des Filles de la Sagesse était en contreplaqué, elle était peinte en jaune canari. Construite par un amateur, elle n’en avait pas moins fière allure. Elle était, bien sûr, un peu plus grosse que celles qui sont réservées aux enfants et elle offrait deux places assises. Il faut bien être deux pour pédaler contre le vent ...



Et les filles de la Sagesse pédalaient en levant haut les genoux, pédalaient, pédalaient. Elles le faisaient de bon coeur et riaient à pleine gorge en descendant la côte de la Grimpette.

- ”As-tu vu ce couple de mouettes qui passait au ras des tamarins ? “

- ” Eh ! Pardi ! Des mouettes battant des ailes ? Tu penses ! ... Ce sont les Bonnes Sœurs qui vont rendre visite à quelqu’un de la Brée ! Ce que tu vois, qui est blanc et qui bat, ce sont les ailes de leurs cornettes agitées par le vent ! ”


Mais qui m’a raconté, mauvaise langue, qu’un soir, les Bonnes-Sœurs avaient chaviré dans le fossé, près du petit bois de La Justice ? … Les Bonnes-Sœurs, dans le fossé ?





Mais les Curés n’ont plus de soutanes, les Bonnes Sœurs n’ont plus de cornettes et les voitures n’ont plus de pédales ... Les Sœurs de la Sagesse, très âgées, sont assises sur le bord de leur siège, dans une automobile. Elles ont les lunettes sur le bout du nez et se redressent comme elles le peuvent pour que leur vue atteigne la hauteur du pare-brise. Ce sont toujours des « Bonnes-Sœurs » nomades ... Autant que les curés qui vont d’une église à l’autre ...