Noce joyeuse
Jolie mariée
Le vent coquin
Tulle léger
Le Satin blanc
Souliers luisants
Robes coquelicots
À la Saint Barnabé
Cravates des messieurs
Devant l’hôtel de ville
Un bandonéon chantait
Le cortège s’étirait
Au long de la rue
Fillettes rose bonbon
Tout le monde dansait
Un cornemuseux sans cornemuse
Portait le kilt de tartan
Et les chaussettes à pompons
L’air sent la marée
La résine et le jasmin
Roses blanches
Roses rouges
Et roses trémières
Le merle lance un trille
Farandole dans la lumière
Les bateaux dodelinent
Et la plage est dorée
Une mouette salue d’un coup d’ailes
Puis deux
Puis trois
L’océan est un champ de fleurs
Le bandonéon chante
Le soleil éclate
Et jette sur la houle
Des poignées de boutons d’or
Le cortège avance vers un horizon de lilas
Sortez les violons
Sortez les clarinettes
Pour les mariés de Chagall
Le monde est changé !
C’était l’éclusier du Douhet. On le voyait peu à la maison. Il était toujours parti par les ruissons et les marais. Dame, le Syndicat le payait pour veiller à la fermeture, à l’ouverture judicieuse des varagnes, autrement dit, c’était lui qui fermait ou bien ouvrait les écluses pour faire entrer l’eau de mer dans les marais lorsque le coefficient le permettait, ou bien pour les vider : C’est une vie qui ne se règle pas sur la pendule, mais sur l’annuaire des marées, publié par l’Imprimerie Pattedoie de Marennes.
Certes, on ne fait plus de sel dans les marais du Douhet, mais il y a des vaches sur les bosses, broutant parmi les joncs et les tamarins, là où, autrefois, on semait de l’orge et du blé . Si l’éclusier ne fait pas son travail, les ruissons restent à sec, les bêtes les traversent et divaguent : Les éleveurs sont mécontents.
Louis Conil faisait son travail à merveille : La marée était à une heure du matin ? – Il allait tourner ses manivelles à minuit ! Jamais, à ma connaissance, on ne le prit en défaut. L’éclusier a un rôle essentiel dans un pays de marais, et Dieu sait si nous en avons, des marais !
Mais les marais sont aussi de vastes étendues pour la chasse, pour la pêche, pour la promenade. En ce qui concerne les couleurs, ce sont toutes les palettes qui s’offrent à nous : Gris-ardoise des bassins secs, verts sombres des tamarins qui les bordent, vert tendre de l’herbe au printemps, violets des fleurs d’artichauts sauvages, qu’on utilise pour faire cailler le lait , piquetages blancs des pâquerettes, taches rousses des champignons en automne, petits mousserons, brunettes plus larges et plus claires, « gros-pieds presque blancs, bleus du ciel qui se reflètent lorsque les marais sont pleins, bleus-verts lorsque la chaleur a fait pousser les algues à la surface de l’eau, jaunes d’or que répandent les mêmes algues par les fortes chaleurs d’été.
Et puis les odeurs Monsieur ! Les odeurs : Effluves du fenouil et odeurs d’absynthe, odeurs des luzernes et des bourraches …
Une poule d’eau vous part dans les pieds dans un battement d’ailes éperdu. Un vol de vanneaux arrive en ordre dispersé, se forme en un champignon de nuage. Ils s’abattent sur une bosse herbue. On entend leurs pépiements incessants. Les vanneaux, on ne peut pas les approcher, ils s’envolent dès que l’on approche. … Si, en voiture, par une route proche, on peut les voir de très prés, mais allez donc ouvrir votre portière : Pffuit ! Ils sont partis !
Le taureau à Mérignant s’ennuie dans son pré, on l’entend beugler à petits coups brefs ; cela fait froid dans le dos.
Louis Conil avance à pas longs et lents. Il a chaussé des bottes de caoutchouc. Il a son fusil sous le bras : la rencontre d’un courlis n’est pas rare ; il se lève presque à la verticale en poussant un long sifflement modulé sur deux tons … L’accord parfait ! Louis n’a plus que deux doigts à la main droite. Je n’ai jamais su ce qui lui est arrivé, mais il conserve le pouce et l’index, une pince qu’il utilise de façon très adroite. Il faut le voir relever ses nasses à anguilles, qu’il place dans l’aqueduc souterrain qui fait commun iquer le canal du Douhet avec la mer !
Les anguilles, Suzanne les fait griller sur les braises d’une trousse de sarments. Nous sommes dans la période d’après-guerre. Elle a ouvert un restaurant dans la maison du Douhet, au bord du canal. Les ouvriers des chantiers avoisinants viennent y manger volontiers. Ils boivent le petit blanc du pays et dégustent les volailles élevées à la maison. Suzanne est une femme de caractère, vaillante, qui ne rechigne pas à aller tirer de l’eau au puits, de l’autre côté du ruisson. Elle affronterait n’importe qui. Son seul point faible : Elle a peur des lézards, mais une peur bleue …Vous ne pouvez pas vous rendre compte de la peur que ces inoffensives bestioles lui inspirent et, bien entendu, nous en introduisons dans sa chambre par les fenêtres entrouvertes. Chez nous, il y a beaucoup de lézards, gris ou même verts. Ah ! Vous pensiez qu’il n’y avait que les souris qui faisaient hurler les femmes ! Eh bien vous vous trompiez, les femmes hurlent aussi quand on leur parle seulement de « ti-lézards », autant que lorsqu’elles aperçoivent une araignée ou une souris, et il est vrai qu’elles monteraient sur une chaise alors qu’on prononce seulement le mot qui désigne cet inocent reptile !
Louis n’entendait rien, bien sûr : Il était en train de s’occuper de ses varagnes ou des rangées de ses cloches à melons, là-bas, derrière les tamarins. À moins qu’il ne fût occupé à planter des pins.
Mais non … Aujourd’hui ce n’est pas cela : En ce moment même il traverse un étier, de l’eau jusqu’au ras des bottes et, se baissant, il ramasse deux sarcelles … Vous n’aviez pas entendu son coup de fusil ?
On m’avait dit ... Je ne sais plus qui m’avait dit cela ... On m’avait dit que le pluvier doré passait au printemps. Oh ! Il ne restait pas longtemps, juste le temps de choisir un coin tranquille sur une bosse inculte, souvent derrière une touffe de joncs. Vous savez ces grandes bouillées de joncs bleuâtres à têtes brunes ... Quand il avait trouvé ce qu’il cherchait, il s’installait et la femelle pondait un œuf, un seul œuf, mais un œuf d’or ! - Un couple de pluviers dorés ne pouvait pondre autre chose qu’un œuf d’or, n’est-ce pas ? - Pour qu’il en sorte ... Un petit pluvier doré !
Ah ! Il m’en souvient maintenant, c’était le Père Pataud qui m’avait raconté cela, le Père Pataud qui était forgeron au village de L’île, entre Saint-Georges et La Brée. Sa forge était située près de l’emplacement de l’ancienne chapelle de NOTRE-DAME, il avait, devant la porte, un énorme figuier. Le Père Pataud, c’était quelqu’un ! Il me faisait un peu peur. Je le croyais un peu sorcier. Il tirait la chaînette de son soufflet et les braises rougeoyaient, les étincelles sautaient. Avec une longue pince, il sortait du feu un morceau de métal tout blanc, le posait sur l’enclume et, frappant à lourds coups de marteau, en faisait un espiot’ ou le soc d’une charrue.
Quand il parlait, sans pour cela ralentir le rythme de ses coups, sa moustache remuait, sa moustache jaunie par le tabac. Ses avant-bras étaient herculéens.
- “ Je t’assure, si tu cherches bien, tu finiras par le trouver, le nid du pluvier doré. Et tu trouveras un œuf d’or.”
La nuit, je ne parvenais pas à m’endormir. La lune glissait un rayon par la fente des volets de ma fenêtre et, doucement, une tache de lumière blafarde marchait sur le couvre-lit. J’entendais le vent. Il soufflait doucement et je croyais ... Oui je croyais entendre les pépiements des pluviers dans les marais tout proches. Je ne savais pas si les sifflements étaient ceux du pluvier doré ou bien, seulement ceux du pluvier argenté. Le pluvier argenté, fi donc ... l’argent, c’est bon pour les fourchettes et les cuillers que l’on met sur la table le dimanche !
Vint un moment, c’était au printemps ... vint un moment où il n’y eût plus de clair de lune. C’est ce qu’on appelle, chez nous, la lune noire. Les pépiements étaient de plus en plus nombreux, tout près.
-”Tiens, me dit le père Pataud, la nuit dernière, je suis allé relever mes bourgnes à anguilles et j’ai vu, oui j’ai vu un pluvier doré. Il est parti dans mes pieds,derrière une touffe de tamarins.”
C’en fut trop pour moi ! La nuit suivante, je me levai, j’entrouvris les volets, j’écoutai longuement, extasié : Les pépiements des pluviers, on les entendait, nombreux, provenant de toutes les directions, vous savez, des sifflements sur deux notes, l’une longue, l’autre brève. On ne peut pas s’y tromper : le sifflement du pluvier se distingue aisément de celui du courlis cendré.
Dans la maison, rien ne bougeait. Les parents dormaient. Je pris juste le temps de me vêtir et ... Je passai par la fenêtre. J’avais chaussé des espadrilles pour être plus silencieux. Le chien gémit. Ce fut bref et je m’immobilisai un instant. Lorsque, tout aussitôt après, j’ouvris le portail, il ne grinça pas. C’était une chance. Et me voilà parti. Dans les marais, bien sûr ! ...
J’ai toujours pensé que le nom porté par cette congrégation de religieuses avait peut-être quelque chose de prétentieux : Fi donc ... Les Filles de la Sagesse ! Mais foin des arrières pensées quelque peu grivoises. Les sœurs sont sages, je m’en porte témoin.
La congrégation a son siège en Vendée, dans la ville de Saint-Laurent-sur-Sèvre, la ville où sont installés également les Frères de Saint Gabriel. Elle a essaimé dans le monde entier. Pour ce qui nous intéresse, elle est installée dans l’île d’Oléron depuis le dix-huitième siècle. Visites et soins aux malades, enseignement, les soeurs ont tout fait, avec cependant, évidemment, une période d’interruption de leur service pendant la Grande Révolution, puisque les ordres religieux avaient été dissous. Chassées de leurs couvents, elles sont revenues dès qu’elles l’ont pu. En Oléron, elles résidaient à Saint-Denis, à Saint-Georges, à Saint-Pierre, à Saint Trojan et au Château, je crois bien qu’elles avaient également un couvent à Dolus.
Actuellement il n’y a plus de Sœurs qu’à Saint-Georges, au Château et à Saint-Trojan. Il faut ajouter qu’elles ne sont plus nombreuses, à peine deux ou trois dans la plupart des cas et très âgées. Notre siècle voit peu de vocations et les Sœurs de la Sagesse ont dû, même, abandonner leurs charges en ce qui concerne la direction de la Maison de Retraite qu’elles géraient au Château depuis si longtemps. Une association régie par la loi de 1901 a pris leur suite en 2008.; Que voulez-vous, la Sagesse n’est plus à la mode sans doute !
Les quelques Sœurs qui demeurent disposent de moyens de déplacement : elles sont souvent appelées à se réunir dans une paroisse ou dans une autre, à oeuvrer pour l’aide aux deux prêtres qui demeurent dans l’île et qui sont bien obligés de courir d’une église à l’autre pour célébrer les offices. Elles courent autant que lui. Mais ne plaignons pas trop les Sœurs, elles savent prendre le temps de préparer le thé et de manger des petits gâteaux ...
L’histoire que je vais vous raconter date de l’après guerre, ( La deuxième guerre mondiale, bien entendu !). Elle ferait une bonne séquence pour un beau film, je crois. Je vois très bien Fernandel dans ce film, ou bien Bourvil ...
Après la guerre, juste après la guerre, les automobiles appartenant à des particuliers étaient rares, l’essence était plus rare encore ... Encore fallait-il, pour en avoir, disposer de “bons d’essence”. Comment se déplacer pour visiter les malades ? Le pays est plat, certes, très plat, puisque le point culminant d’Oléron, situé à Domino disent certain, à Saint-Trojan pour d’autres, s’élève à six ou sept mètres tout au plus ... Alors, le vélo ? - Les vélos étaient rares en ce temps-là, et les pneumatiques étaient encore plus rares encore, et puis, en ce temps-là, les Sœurs portaient encore un uniforme comprenant je ne sais combien de robes les unes par dessus les autres ... et des robes amples, je vous assure. C’était au temps où les Curés portaient encore la soutane. Elles portaient encore, également, la cornette, blanche et amidonnée, les ailes battant au vent comme celles des oiseaux ... Allez donc vous promener à vélo dans ces conditions ! Le vent, justement, parlons-en, du vent : Si le pays est plat, il est tellement balayé par le vent qu’on a l’impression de rouler “vent debout”, à l’aller aussi bien qu’au retour. Vous voyez le vent s’engouffrer dans les plis des robes, dans les volants des cornettes ? Et puis, rien que pour les religieuses de Saint-Georges, il y a bien des distances de sept ou huit kilomètres à parcourir quand vous allez à Boyardville, et autant pour le retour .... Ah! sacré vent ! ... Mais ne jurons pas : le Bon Dieu nous entend.
Qui avait eu l’idée ? ... Qui l’avait réalisée ? - On vit bientôt les Filles de la Sagesse se déplacer ... en auto à pédales ! Vous savez, les autos à pédales que l’on offrait à Noël aux enfants qui avaient été sages ; Celles-ci étaient en fer-blanc, peintes en rouge pour la plupart et, pour la plupart, elles n’avaient qu’un seul siège. L’auto à pédales des Filles de la Sagesse était en contreplaqué, elle était peinte en jaune canari. Construite par un amateur, elle n’en avait pas moins fière allure. Elle était, bien sûr, un peu plus grosse que celles qui sont réservées aux enfants et elle offrait deux places assises. Il faut bien être deux pour pédaler contre le vent ...
Et les filles de la Sagesse pédalaient en levant haut les genoux, pédalaient, pédalaient. Elles le faisaient de bon coeur et riaient à pleine gorge en descendant la côte de la Grimpette.
- ”As-tu vu ce couple de mouettes qui passait au ras des tamarins ? “
- ” Eh ! Pardi ! Des mouettes battant des ailes ? Tu penses ! ... Ce sont les Bonnes Sœurs qui vont rendre visite à quelqu’un de la Brée ! Ce que tu vois, qui est blanc et qui bat, ce sont les ailes de leurs cornettes agitées par le vent ! ”
Mais qui m’a raconté, mauvaise langue, qu’un soir, les Bonnes-Sœurs avaient chaviré dans le fossé, près du petit bois de La Justice ? … Les Bonnes-Sœurs, dans le fossé ?
Mais les Curés n’ont plus de soutanes, les Bonnes Sœurs n’ont plus de cornettes et les voitures n’ont plus de pédales ... Les Sœurs de la Sagesse, très âgées, sont assises sur le bord de leur siège, dans une automobile. Elles ont les lunettes sur le bout du nez et se redressent comme elles le peuvent pour que leur vue atteigne la hauteur du pare-brise. Ce sont toujours des « Bonnes-Sœurs » nomades ... Autant que les curés qui vont d’une église à l’autre ...